Paris en bouteille

posté le
1/7/2021

Si.

Alors.

Vous avez peut-être remarqué ?

Nous, oui.

Ça nous saute aux yeux. Enfin, aux oreilles plutôt.

Peut-être que nous avons un biais évidemment, mais quand même. La petite musique du « si… alors… » tourne dans nos têtes depuis le début de l’année et ça nous flanque un sacré mal de crâne. Tout le monde s’y met : les médias, les sondages, les électeurs.

Si Xavier Bertrand se présente, alors…

Si Edouard Philippe se présente, alors…

Si la gauche réussit l’union, alors…

Et si, et si, et si…

Avec des « si » on mettrait Paris… bref vous l’avez.

On vous propose le nôtre : et si on arrêtait une seconde de spéculer, alors on verrait peut-être l’absurdité de tout ça.

Pourquoi les chances d’un candidat dépendraient-elles de la présence ou non d’un autre candidature ?

Après tout, le programme de Jean-Luc Mélenchon n’est pas moins bon ni meilleur si Yannick Jadot se présente.

Pareillement, Xavier Bertrand reste le même, que Bruno Retailleau soit candidat ou non.

En Formule 1, un pilote ne va pas plus vite si son coéquipier déclare forfait.

Pourquoi en politique ce serait différent ?

Le système de vote actuel a de pernicieux qu’il crée une interdépendance entre les candidats.

Surtout, ceux du même camp : plus ils sont nombreux, plus ils sont faibles.

Et vice versa.

L’exemple le plus emblématique reste bien évidemment la défaite de Lionel Jospin en 2002, précipitée par la présence de multiples candidats issue d’une gauche pourtant donnée largement favorite.

Le drame à droite s’est joué à la dernière élection. Les Républicains, eux aussi très en tête des sondages, n’ont pas pu proposer de candidat alternatif à un François Fillon englué dans les affaires judiciaires. Deux candidats du même bord auraient nécessairement partagé les voix et c’était la défaite assurée (oui, on sait qu’il a perdu quand même).

On constate donc que le vainqueur de l’élection dépend tout autant de sa qualité que du nombre de ses concurrents.

Absurde ?

Totalement. A peu près autant que Paris en bouteille.

Au-delà de la bizarrerie technique qui aurait pu prêter à sourire si elle n’avait pas d’incidence sur la vie du pays, voilà qui pose surtout un sérieux problème démocratique.

Le candidat élu n’est en fait pas le plus soutenu par la population ; c’est celui qui s’en sort le mieux dans ce jeu étrange où on se grignote les voix entre amis.

Que penser alors de notre démocratie ?

Elle parait bien fragile puisqu’incapable de faire émerger le candidat le plus légitime à représenter les électeurs. Il parait d’un coup moins surprenant de constater le manque de popularité systématique de nos présidents et le sentiment que voter ne change rien.

Un combo explosif qui constitue le meilleur moteur pour l’abstention (10 millions d’électeurs au premier tour en 2017 soit 25%).

Ce problème est connu depuis longtemps et a été étudié scientifiquement. Il est énoncé dans le théorème d’impossibilité d’Arrow : la présence d’un candidat supplémentaire peut changer le résultat de l’élection, même si celui-ci n’a aucune chance de gagner. 

Cette énorme entourloupe Ce biais n’est pas spécifique à la France. En 1992, il a permis à Bill Clinton de l’emporter avec 43% des voix alors que la droite, représentée par George Bush Senior (37%) et Ross Perot (20%), était largement majoritaire.

Mais cette énorme entourloupe (oui, on est lourds) ce biais explique surtout une chose : voilà pourquoi l’année d’avant campagne est uniquement consacrée aux jeux politiciens, aux petits coups de coudes, et autres phrases assassines entre amis.

Pour les idées et les grands projets, il faudra repasser.

Et franchement.

Dans un pays marqué ces dernières années par une grogne sociale intense, une crise économique sans précédent, une pandémie qui a fait exploser la mortalité et la précarité, et une urgence climatique chaque jour plus pressante, on est tout de même en droit d’attendre autre chose.

En droit de demander une élection qui n’oblige pas notre vie politique à tomber si bas. Qui ne précipite pas la défaite d’un camp au prétexte qu’il est représenté par plusieurs candidats. Qui permet aux électeurs de juger individuellement des projets ambitieux et sans compromis.

Bref, une élection qui libère les politiques et les électeurs pour un vrai choix collectif de président légitime.

On le tente ?